Claire Musiol

 

Tony ne creusa pas. Quand on tuait un ami, c’est qu’il était devenu un ennemi, et il se fatiguait pas pour les ennemis. Et puis, s’il creusait après une strangulation, il aurait des ampoules à la paume. Les gants n’y feraient rien. Et les ampoules, il aimait pas ça. La pelle resterait propre cette fois-ci. Du bout de sa Rangers, il toucha le corps inerte. Il avait beau connaitre le poids des morts, il n’avait pas imaginé que Régis fut si lourd. Sac à merde, pensa-t-il, tu m’as bien eu. Il continua encore à marmonner quelques insultes en triturant les anciennes possessions de Régis. Le portefeuille avec les faux papiers et le revolver vide pourraient toujours servir. Il les glissa dans sa boîte à gants. Il resta ensuite un long moment assis sur le siège avant de la Matra. Dans l’épaisseur de la forêt, il jouait avec les bonbonnes brunes. Il se remémorait leur enfance. Le square. Le foyer. Quand ils s’amusaient tous les deux avec les cigarettes qu’il gagnait avec son poing. Tony repensa aussi à la drogue à la maison d’enfants. Régis fumait déjà du chichon, comme les autres, mais pas lui. Il n’avait jamais voulu.

(…)

Tony perdait la raison, retrouvant l’état sauvage qui lui avait permis de survivre aux blessures de son enfance. Ses mains tremblaient. Il fallait qu’il se calme. C’est pas ce que l’héro est censée faire, vous calmer ? Ses doigts plièrent docilement l’aluminium. Le contenu d’un pochon tomba sur le brillant de l’alu, léger comme du sable. Il retira la paille coincée entre les faux papiers du portefeuille.

La flamme du briquet resurgit une dernière fois dans la nuit.

Tony aspira la fumée.

Et il trouva la lumière.

Un bouleau dans ses bras, Tony comprit enfin le sens de la vie, les étoiles, sa mère, il vit Nicole qui devait avoir seize ans et Gina et ses enfants et même ses petits-enfants qui n’étaient pas encore nés, il parla à Joseph et goûta aux doigts de Mireille qui étaient tout pareil à du rat cru, il devint l’arbre lui-même et ressentit la force de ses racines profondes, se planta dans la terre des vers et du corps dur et froid et lourd de Régis, et remonta le long du tronc jusqu’à la feuille de la plus haute des branches qui dansait dans le vent, et il sentit la lumière de la lune dans ses nervures et la sève pulser comme un cœur, il vola dans la nuit avec les chauves-souris et avec les astres du système solaire et les autres, plus loin, ceux qu’on ne voyait pas mais dont il ressentait la gravité le tirer vers le ciel, et il découvrit les profondeurs infinies de l’océan, de tous les océans, et il rencontra Justin, qui lui voulait du mal, qui courait après Biscotte, et ses cheveux devenaient longs et bouclés et soyeux comme les poils de Biscotte, et les racines du bouleau remontaient sur la terre et l’encerclaient, et ses branches descendaient maintenant sur lui et toutes ses feuilles hurlaient et le vent et la mer et les vers de la terre hurlaient aussi et Tony eut juste le temps de se réfugier dans sa voiture et de s’enfuir avant que la forêt ne le dévore.

Le bien-être qui suivit dura trois heures merveilleuses. L’angoisse s’était envolée. Tout allait bien. Tout était beau. Puis trop tôt, la fatigue le saisit. Alors il s’endormit au bord d’une route, sous un bosquet sans racines et sans feuilles, à l’abri de ses illusions. Quand le jour le cueillit, son sang était déjà pourri.


Extrait du roman « Le Bleu du ciel », Claire Musiol